Les injonctions du néolibéralisme

Pour comprendre certaines injonctions récurrentes du discours politique contemporain, la philosophe Barbara Stiegler a mené l’enquête aux origines du néolibéralisme, du côté notamment de Walter Lippmann. Elle dialogue en seconde partie avec la romancière Gaëlle Obiégly.

Retrouvez l’émission à l’adresse suivante :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/la-suite-dans-les-idees-du-samedi-26-janvier-2019

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Lettre d’ouverture

Au sein de notre société, et plus particulièrement au cœur de nos pratiques professionnelles, nous observons la prégnance d’un discours centré sur l’uniformisation et la rationalisation. Comment nommer ce phénomène qui prend appui sur l’amenuisement des institutions afin de s’imposer dans tous les champs ? Comment nommer cette organisation managériale, ce modèle opératoire, issue du secteur de l’économie, qui envahit et contamine le champ du soin, de la culture, de l’éducation et de l’information ? Et comment nommer ce système économique et politique qui a permis ce glissement ?

Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la recherche, et de la culture[1], sommes témoins, dans notre quotidien, dans nos institutions, de nombreuses situations que nous voulons mettre à jour, révéler, mais aussi dialectiser. Nos professions sont aujourd’hui meurtries. Elles sont à la fois victimes des transformations qu’elles subissent de plein fouet, et témoins des conséquences désastreuses que ces changements opèrent pour nos concitoyens les plus fragiles.A partir de nos emplois et de nos expériences, nous voyons évoluer le lien social, le fonctionnement de nos institutions, ces lieux étatiques qui sont censés les soutenir. Nous constatons un délitement du lien humain, une suppression de la place de la parole : une déshumanisation qui oublie la consistance de la parole du sujet. Nos professions sont aux avant-postes pour signaler les catastrophes sociales à venir, à l’image des canaris[2] qui descendaientavec les travailleurs dans les mines pour prévenir des intoxications et des coups de grisous.

Nous ne voulons pas parler pour défendre le statut de notre parole. Nous ne voulons pas d’une parole corporatiste. Le statut qui nous nomme dans chacun de nos champs d’intervention ne peut pas et ne doit pas recouvrir notre désir de sujet à prendre la parole. D’où nous parlons, ça n’a pas de statut. Notre parole se soutient d’un désir commun : soutenir le lien social à partir d’un désir citoyen. Ce que nous cherchons à discuter et à interroger se trouve dans cette lignée de la responsabilité citoyenne, nécessaire aux professionnels que nous sommes, par le biais d’un positionnement qui croise éthique et politique, au sens le plus noble du terme.

Nous souhaitons dialectiser ces interrogations par la voi(e/x) de l’échange, par le lien social et l’écrit qui en fait trace[3].Nous avons la mesure que l’expression par l’opposition, par la confrontation ou l’adversité, traduisent une plainte massive et collective qui concourt à nous enfermer. Or, la situation que beaucoup d’entre nous vivent induit une résignation par la souffrance qu’elle recouvre. Cette résignation est tellement présente qu’elle freine toute tentative de création, et fait retour après chaque tentative d’inventer qui échoue, après chaque appel non entendu. Nous y percevons un aspect morbide, parfois nauséabond. Nous n’en voulons pas, nous ne voulons pas y rester enfermés, nous voulons à plusieurs en sortir, nous en sortir, sortir d’une plainte qui nous hante, qui nous lie certes, mais autour d’un impossible à penser. Le collectif que nous créons a donc tout autant vocation à dénoncer, qu’à se décaler. C’est un collectif pour habiller de nos mots ce que nous vivons, non des mots pour se résigner, mais des mots pour filtrer et infiltrer un discours centré sur l’uniformisation et la rationalisation de notre société. Il existe un contexte qui n’est plus supportable, qui appelle qu’aujourd’hui nous fassions résistance.

Nous voulons sortir de cette spirale infernale, sans être dupe des enjeux sociétaux contemporains. Nous voulons ouvrir, œuvrer : œuvrir[4].Nous, professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la recherche, et de la culture, voulons lancer cet appel à se regrouper pour faire circuler la parole et inventer à plusieurs de nouvelles façons de préserver le lien social. Nous voulons rappeler que résister c’est aussi inventer[5]. Inventer à partir de l’histoire des lieux où nous circulons, des divisions qui s’y sont installées et de la diversité des femmes et des hommes qui les font vivre.

Le fondement et la constitution de l’Appel des appels fait sens pour nous de sa naissance à son essence. Nous désirons le raviver sur notre territoire. Soutenir que le bien public, là où nous parlons, là où nous vivons, c’est là le lieu où tous nous tissons le lien social. Il y a une possibilité de convergences entre le soignant, l’artiste, l’artisan et le citoyen. C’est cette convergence des luttes et des analyses qui devrait permettre aujourd’hui de restituer la dimension œuvrière à nos métiers, mais aussi au-delà : vers le ré-oeuvrement politique[6].

Cette lutte nous la mènerons avec des mots. Les « mots ont un poids, les mots sont vivants…», écrit Roland Gori citant René Char dans son introduction de l’Appel des appels en 2009.  De ces mots peut jaillir un sens nouveau. C’est le sens de cet appel et de la réponse qui, nous le souhaitons, lui sera faite.


[1] GORI R., CASSIN B., LAVAL C., et collectif, L’Appel des appels, Mille et une Nuits, Essai, Paris, 2009.

[2] GORI R., « Face au dé-soeuvrement, à la désolation, réhabiliter le champs du politique », l’Humanité, 21 avril 2017.

[3] Nous pourrions proposer : « L’écrit/Les cris de canaris »

[4] GORI R., LUBAT B., SILVESTRE C., Manifeste des oeuvriers, Actes Sud, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2017.

[5] En référence aux principes et valeurs du Conseil National de la Résistance.

[6] GORI R., « Face au dé-soeuvrement, à la désolation, réhabiliter le champs du politique », l’Humanité, 21 avril 2017.